Quand la culture luxembourgeoise s’exporte

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Article de la journaliste Marie-Laure Rolland de REPORTER sur le festival Musiciennes à Ouessant

(article à télécharger: ‚exporte – REPORTER)

TATSIANA ZELIANKO AU «BOUT DU MONDE»

Quand la culture luxembourgeoise s’exporte

(Marie-Laure Rolland) C’est sur l’île de Ouessant, petit confetti granitique à 1h30 de bateau de la pointe de la Bretagne, qu’a été dévoilée la nouvelle le lundi 6 août: la compositrice Tatsiana Zelianko, invitée d’honneur du festival «Musiciennes à Ouessant», est la lauréate 2018 du Prix Arts et Lettres de l’Institut Grand-Ducal. REPORTER était présent pour comprendre comment une musicienne d’origine biélorusse est devenue l’ambassadrice de la culture luxembourgeoise.

Il fait grand soleil ce jour-là sur l’île bretonne. Au large, de nombreux voiliers sillonnent les flots tandis que sur terre, le village de Lampaul voit passer familles à bicyclettes et randonneurs en marche vers le phare du Creac’h, dont le faisceau lumineux est le plus puissant d’Europe. Les navettes en provenance du Conquet ou de Brest déversent sur l’île des flots de touristes. La plupart repartent le soir même.

A 11h30, le cri des mouettes bat le rappel pour le début de la conférence organisée dans la petite salle des fêtes de la mairie perchée sur une falaise face à la mer. Une cinquantaine de personnes participent à la rencontre avec la compositrice Tatsiana Zelianko. Dans l’assistance, on reconnait une délégation luxembourgeoise avec Danielle Roster, musicologue du Cid Fraen an Gender, Viviane Thill, responsable du département Film du Centre National de l’Audiovisuel et Philippe Mergen, responsable du département Audio de la même institution. Une équipe de tournage sous la direction de la réalisatrice Anne Schiltz est en place pour filmer la séquence.

Assise derrière un bureau, les cheveux bruns tirés en arrière soulignant le bleu de son regard concentré, Tatsiana Zelianko attend patiemment le mot d’introduction de la directrice du festival, la flamboyante Lydia Jardon. Depuis 2001, celle-ci porte à bout de bras, «contre vents et marées» selon ses propres termes, «Musiciennes à Ouessant». De fait, il faut une bonne dose d’anticonformisme et d’énergie pour soutenir, en un lieu aussi improbable, une musique très peu audible sur les scènes traditionnelles. Les dernières statistiques montrent que les oeuvres de compositrices ne représentent que de 1 à 3% des pièces jouées en Europe.

„À un moment, je me suis demandée si tout cet investissement financier valait la peine et si je n’aurais pas pu réaliser un autre projet plus pertinent avec cet argent.“– Tatsiana Zelianko

Lydia Jardon n’hésite pas à lancer devant le public que «le Luxembourg est extraordinairement actif pour le soutien aux compositrices!» Pourtant, le pays ne fait guère exception à la règle. A titre d’exemple, seuls deux des 77 CD enregistrés par l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg interprètent des oeuvres écrites par des femmes (Lili Boulanger et Lou Koster). Qui plus est, la convention qui liait le ministère de la Culture au Cid Fraen an Gender a été supprimée après 2015, menaçant la pérennité des activités culturelles de l’association en faveur des femmes artistes.

L’enthousiasme de la directrice artistique de «Musiciennes à Ouessant» s’explique car après une édition 2015 dédiée à Lou Koster (1889-1973), c’est la deuxième fois que des fonds luxembourgeois permettent à une compositrice du pays d’être «l’invitée d’honneur» de ce festival du bout du monde. «L’invitation» n’est pas gratuite. Le coût de la participation est de 25.000 euros sur un budget total de la manifestation de 60.000 euros. En 2015, le Cid Fraen an Gender a assumé la plus grosse part de cet investissement en associant à Lou Koster les trois compositrices contemporaines Catherine Kontz, Albena Petrovic-Vratchanska et Tatsiana Zelianko.

Dans la foulée, Lydia Jardon a proposé à celle-ci de revenir, seule, lors d’une édition au cours de laquelle chacun des sept concerts du festival présenterait au moins une de ses oeuvres.

Un tremplin

Faut-il accepter cette proposition? Tatsiana Zelianko hésite. D’une part car les moyens de cette jeune femme, qui gagne sa vie en donnant des cours de piano à l’Ecole européenne et à l’Ugda, sont limités. Et puis, artistiquement, est-ce le bon moment?

«Je suis une jeune compositrice, j’ai encore des choses à apprendre», confie la musicienne née en 1980. Elle a débuté le piano à l’âge de cinq ans. Ses premières compositions musicales, écrites vers l’âge de 15 ans, trouvent leur inspiration dans l’œuvre de Chopin, dont elle dit que «la musique de l’âme jaillit comme une source bienfaisante». Un an plus tard, en 1996, elle intègre l’Académie d’État de musique de Biélorussie, un centre de recherche, de musicologie, de folklore, de pédagogie et d’esthétique musicale basé à Minsk. Elle y reste jusqu’en 2000 et y compose plusieurs quatuors qu’elle présente en 2009 au compositeur luxembourgeois Alexander Mullenbach. «Une connaissance m’avait parlé de lui et de sa renommée internationale. J’ai eu la chance qu’il m’accepte tout de suite dans ses cours au Conservatoire».

L’installation au Luxembourg est plus qu’un dépaysement pour la musicienne qui, depuis, n’a plus quitté le pays. «Les études avec Alexander Mullenbach ont radicalement changé ma relation avec la musique classique et m’ont orientée vers la composition moderne». Cette transition s’accentue lorsqu’elle poursuit ses études à partir de 2013 avec une autre grande figure de la scène musicale contemporaine luxembourgeoise, Claude Lenners. «Son écriture m’a fascinée. J’ai eu envie de progresser dans cette direction». Avec lui, elle explore les ressorts du dodécaphonisme. Jusqu’à la saturation.

En Biélorussie, on ne sait pas qui je suis.“ – Tatsiana Zelianko

La commande – exceptionnelle pour une jeune compositrice – de 90 minutes passée par la Philharmonie en 2015 pour accompagner le ciné-concert «The Lodger» de Hitchcock marque un tournant. «Là j’ai eu ma dose, l’impression que ma musique ne me parlait plus, qu’elle avait perdu son côté humain. J’ai essayé de revenir à des sensations musicales plus en phase avec ma sensibilité». Son dernier cycle de pièces pour piano, «Illusioni», est né de cette forme de synthèse entre sa culture biélorusse – un univers qu’elle se représente «sensible, doux, paisible» – et l’écriture musicale occidentale plus rationnelle.

L’envers du décor

A ce stade encore précoce d’une carrière, une proposition comme celle de Lydia Jardon peut faire peur. Les pièces de Tatsiana Zelianko vont être jouées avec celles de compositeurs classiques comme Vivaldi, Mozart, Piazzola, Ropartz. Quelle sera la réaction du public? La jeune femme pourtant n’hésite pas. «Plusieurs raisons m’ont fait accepter ce défi. En premier lieu l’opportunité d’écrire trois nouvelles œuvres. Ensuite les échanges avec les musiciens professionnels – les compositeurs contemporains n’ont pas toujours l’occasion d’entendre leurs pièces jouées et de comprendre comment améliorer leur écriture. Finalement, je suis fière de représenter à l’étranger un aspect de la musique luxembourgeoise», dit celle qui se considère comme «une compositrice luxembourgeoise» dans la mesure où «en Biélorussie, on ne sait pas qui je suis».

Tatsiana Zelianko (à gauche) et les interprètes lors du concert du 6 août dans l’Eglise de Lampaul. (Photo : Marie-Laure Rolland)

Dans le petit bourg de Lampaul, l’affiche du festival placardée en face de l’église où se déroulent les concerts annonce des «compositeurs bretons avec harpe celtique, harpe classique, accordéons, clarinette». Pour les organisateurs, il s’agit de souligner que les critères d’obtention des subventions de la région Bretagne sont respectés. Une question de survie.

En observant bien le dépliant promotionnel du festival, on voit une petite photo de Tatsiana Zelianko avec la mention «compositrice mise à l’honneur». Seule sa biographie en page intérieure et la liste des sponsors en quatrième de couverture permettent de faire le lien avec le Luxembourg. Mais comme le souligne la compositrice: «je ne fais pas du Nation Branding». C’est la musique qui réunit les festivaliers.

Pour obtenir son ticket pour Ouessant, la jeune femme a dû convaincre des partenaires financiers. Le Cid Fraen an Gender va l’aider en lui passant une commande d’une œuvre pour balalaïka et piano (un budget de 2400 euros). Une seconde pièce pour deux accordéons de concert est commandée par le ministère de la Culture (3.750 euros). Celui-ci accorde en outre un subside de 7.000 euros. Le bureau d’export de la musique luxembourgeoise MusicLX intervient sous forme de conseil auprès du festival afin que la compositrice soit rémunérée mais n’apporte pas de financement direct «parce qu’en pratique un artiste ou un compositeur ne doit pas bénéficier d’un triple financement luxembourgeois sur un même projet», indique son directeur Patrice Hourbette. Pour les mêmes raisons, le Fonds culturel national n’a pas été sollicité.

C’est du côté du Fonds Start up de l’Oeuvre Grande-duchesse Charlotte que la compositrice trouve un soutien déterminant. Celui-ci lui accorde une somme de 18.000 euros. Comme l’explique la présidente de ce fonds Danièle Wagener, «chaque artiste est encouragé à identifier lui-même le moment et le projet le plus propice au lancement de sa carrière. La sélection est opérée par un jury composé d’experts dans les différents domaines couverts par le fonds». Tatsiana Zelianko est la septième bénéficiaire du fonds Start up.

Le soutien indirect du Centre national de l’audiovisuel n’est pas négligeable non plus. Il y a trois ans, la réalisatrice Anne Schiltz était déjà là pour une édition du festival dédiée à la compositrice Lou Koster. Elle en a tiré un documentaire intitulé «Courant d’air». Cette année, tous les concerts sont enregistrés en vue d’un nouveau film. «Notre mission n’est pas de faire la promotion des compositrices. Nous sommes ici pour documenter un volet de la création luxembourgeoise», précise Viviane Thill qui reconnaît que le CNA n’a pas les moyens de filmer tout ce qui se produit: «Nous faisons des choix. J’aime le travail d’Anne Schiltz et nous avons une bonne collaboration avec le Cid Fraen an Gender».

Nouveaux horizons

Danielle Roster souligne l’importance de ce travail de documentation. «Tout le monde n’a pas la possibilité de venir à Ouessant. Le film permettra de diffuser ces œuvres hors du pays». Là encore, il s’agit d’une gageure. Pour l’instant, «Courant d’air» a été présenté à Paris grâce à une initiative de l’ambassade du Luxembourg. On a aussi pu le voir au CNA à Dudelange lors d’une soirée à laquelle a assisté une festivalière de l’édition 2018. Antoinette Welter n’est pas particulièrement mélomane et ne connaissait pas l’œuvre de Tatsiana Zelianko, mais était curieuse de la découvrir. «J’ai beaucoup aimé ‘Le cirque bleu’ joué hier soir. L’autre pièce, d’après un poème de Ronsard, c’était plus difficile», confie-t-elle après le concert.

Danielle Roster souligne l’importance de ce travail de documentation. «Tout le monde n’a pas la possibilité de venir à Ouessant. Le film permettra de diffuser ces œuvres hors du pays». Là encore, il s’agit d’une gageure. Pour l’instant, «Courant d’air» a été présenté à Paris grâce à une initiative de l’ambassade du Luxembourg. On a aussi pu le voir au CNA à Dudelange lors d’une soirée à laquelle a assisté une festivalière de l’édition 2018. Antoinette Welter n’est pas particulièrement mélomane et ne connaissait pas l’œuvre de Tatsiana Zelianko, mais était curieuse de la découvrir. «J’ai beaucoup aimé ‘Le cirque bleu’ joué hier soir. L’autre pièce, d’après un poème de Ronsard, c’était plus difficile», confie-t-elle après le concert.

Au cœur du village de Lampaul, une affiche annonce des «compositeurs bretons avec harpe celtique, harpe classique, accordéons, clarinette». (Photo: Marie-Laure Rolland)

Un autre pensionnaire de l’auberge de jeunesse, un technicien preneur de son et passionné de musique, écume bon nombre de festivals. A l’issue de la conférence de Tatsiana Zelianko à la mairie, il sort son carnet d’adresse: «je connais l’organisateur d’un festival biélorusse qui vit sur l’île de Bréhat. Je vous passe ses coordonnées!»

Dans le bateau qui la conduisait à Ouessant, la compositrice nous avait confié ses doutes et sa déception de constater que seules 5 des 20 minutes de sa création pour balalaïka et piano allait être présentée – l’interprète exigeait un cachet trop élevé pour la déchiffrer et la jouer dans son intégralité. «À un moment, je me suis demandée si tout cet investissement financier valait la peine et si je n’aurais pas pu réaliser un autre projet plus pertinent avec cet argent». Les embruns bretons ont fouetté son enthousiasme. Contactée par téléphone à l’issue des cinq jours de festival, sa voix exulte. «Je suis comblée, heureuse! Je n’ai jamais connu cela de ma vie. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi riche en émotions, en rencontres. Les mêmes visages étaient présents à tous les concerts. J’ai eu beaucoup d’encouragements alors que la musique contemporaine est généralement perçue comme difficile».

En 2015, elle avait fait la connaissance à Ouessant de la pianiste russe Alexandra Matvievskaya avec laquelle elle a enregistré son premier disque, «Piano Works», sous le label allemand Neos. Cette fois, elle dit avoir eu un coup de cœur pour la violoniste d’origine japonaise Yuri Kuroda, membre du quatuor Cosmo. «J’aimerais faire un projet avec elle». Elle souhaiterait aussi enregistrer un disque réunissant les dix quatuors qu’elle a déjà composés. Mais avant d’explorer de nouveaux horizons, la rentrée sonnera pour Tatsiana Zelianko la reprise des cours de piano qu’elle donne pour l’Ugda à Walferdange et Lorentzweiler. La date de remise du Prix Arts et Lettres de l’Institut Grand-Ducal n’a pas encore été fixée.

 

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