From Our Shelves: Feminist Book Review (La Sorcière au Bûcher by Robert Muchembled)

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✨From Our Shelves: Feminist Book Review✨

Muchembled, Robert. La sorcière au bûcher. Fanatisme religieux et antiféminisme.

Review by CID Volunteer Mathieu Servanton

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GE 5 MUC

Dans cet ouvrage dense, Robert Muchembled propose une nouvelle synthèse consacrée aux chasses aux sorcières européennes, revenant sur un sujet qu’il avait déjà exploré il y a près d’un demi-siècle avec La sorcière au village (1979). Fort de cette longue familiarité avec les sources et l’historiographie, l’historien entend réexaminer les ressorts profonds d’un phénomène qui conduisit, entre le XVe et le XVIIe siècle, à l’exécution d’environ 40 000 personnes. Si ce chiffre demeure approximatif en raison de la disparition de nombreux dossiers judiciaires, il permet à l’auteur de replacer l’événement dans son cadre réel : celui d’une répression spectaculaire mais limitée dans le temps et dans l’espace, touchant un continent peuplé d’environ cent millions d’habitants vers 1600.

La thèse centrale de l’ouvrage repose sur l’identification de deux moteurs principaux des persécutions : une vigoureuse poussée d’antiféminisme et la diffusion d’une pensée religieuse fanatisée, la démonologie. Selon Muchembled, ces deux éléments apparaissent au début du XVe siècle dans certains milieux dominicains – l’auteur évoque un « moteur répressif dominicain » (p. 176) – et se cristallisent dans le Malleus Maleficarum, publié en 1487 par Heinrich Institoris et Jacques Sprenger. Saturé d’arguments antiféministes, ce traité érige la femme en auxiliaire privilégiée de Satan. Muchembled insiste ainsi sur le caractère profondément idéologique et spécifique de la pensée démonologique. Loin d’être le simple reflet de croyances populaires anciennes ou de doctrines partagées par les élites des différentes Églises, elle constitue selon lui une construction doctrinale hétérodoxe. Destinée à imposer une nouvelle conception de l’obéissance religieuse et politique, elle est portée par des acteurs masculins professant une haine antiféministe singulière et inédite dans un temps pourtant déjà marqué par une culture patriarcale radicale. En définissant l’existence d’une secte satanique organisée autour du sabbat, contre les canons des différents christianismes, les démonologues élaborent une frontière infranchissable entre les fidèles et les ennemis de Dieu. La persécution des sorcières devient alors un instrument de sacralisation du pouvoir, permettant aux princes convertis à la démonologie de se présenter comme les défenseurs de l’ordre divin face à la menace du diable, incarnée dans l’imaginaire d’un complot des sorcières.

L’auteur souligne toutefois que la diffusion de cette doctrine ne provoque pas immédiatement une explosion des persécutions. Les grandes chasses ne se développent réellement qu’à partir des années 1560-1570, lorsque certaines conditions politiques et institutionnelles rendent possible sa mise en pratique. L’application concrète de cette doctrine suppose en effet la réunion de plusieurs conditions. Il faut d’abord que l’idéologie démonologique se diffuse suffisamment pour conquérir des partisans, grâce aux prédications, aux universités et aux collèges. Il faut ensuite qu’un souverain ou un seigneur haut-justicier adhère pleinement à ce discours et entreprenne d’éradiquer la prétendue secte satanique. Lorsque ces deux facteurs se combinent et bénéficient du soutien des autorités religieuses, des juges laïcs et des corps intermédiaires, la répression peut atteindre une intensité spectaculaire. Les grandes paniques-sorcières apparaissent ainsi comme le produit d’une conjonction particulière entre idées fanatiques et pouvoirs politiques convaincus de leur mission sacrée.

L’auteur montre également que ces persécutions se concentrent dans certains espaces spécifiques, notamment dans des régions de forte tension religieuse comme le Saint-Empire, l’Écosse ou les Pays-Bas. Ces zones frontières, disputées entre confessions rivales, constituent un terrain favorable à l’instrumentalisation de la peur du diable pour consolider l’autorité des princes. Parmi ces régions figure en particulier le Luxembourg germanophone, intégré aux espaces politiques et culturels du Saint-Empire, où les poursuites pour sorcellerie comptent parmi les plus intenses de l’époque moderne (p. 149). À l’inverse, de vastes régions du continent demeurent relativement épargnées, ce qui confirme selon Muchembled le rôle décisif des contextes politiques locaux dans le déclenchement des chasses aux sorcières.

La démonstration de Muchembled procède toutefois moins par une construction théorique abstraite que par une multiplication d’études de cas précises. L’auteur mobilise de nombreux dossiers judiciaires et situations locales – princes territoriaux, juridictions particulières, vagues de procès dans certaines villes ou principautés – qui lui permettent d’observer concrètement les mécanismes de la répression. Cette démarche, qui n’est pas sans rappeler les méthodes de la micro-histoire, consiste à partir de configurations locales singulières pour en dégager des logiques plus générales. Par l’accumulation de ces enquêtes ponctuelles, Muchembled compose ainsi un tableau particulièrement dense des conditions politiques, religieuses et sociales qui rendent possible l’explosion des chasses aux sorcières.

L’analyse accorde également une place importante aux sociétés rurales dans lesquelles s’inscrivent ces procès. Dans les villages de l’Europe moderne, les femmes occupent une position essentielle dans l’économie domestique et possèdent des savoirs précieux sur les corps humains et animaux. Certaines deviennent guérisseuses ou magiciennes, offrant leurs services pour soigner les maladies ou contrer les envoûtements. Ces pratiques, largement tolérées, font partie intégrante de la culture populaire. Cependant, lorsque ces femmes vieillissent et se trouvent socialement isolées, elles deviennent particulièrement vulnérables aux accusations de sorcellerie. Les démonologues exploitent alors ce point de fragilité du genre féminin en ciblant prioritairement des paysannes âgées, souvent pauvres et querelleuses, dont la réputation ambiguë facilite la transformation en ennemies de Dieu.

Cette dimension antiféministe constitue l’un des fils directeurs de l’ouvrage. Pour Muchembled, la féminisation massive des victimes – environ 80 % des personnes exécutées – s’explique avant tout par la doctrine élaborée par les démonologues, qui associent étroitement la femme à la tentation diabolique. Les magiciens masculins, pourtant nombreux dans la pratique de la magie populaire, sont beaucoup moins souvent poursuivis. L’auteur souligne d’ailleurs qu’après la disparition des bûchers, la pratique magique subsiste dans les campagnes européennes et apparaît alors majoritairement masculine dans les sources judiciaires du XIXe siècle. La séquence des chasses aux sorcières apparaît ainsi comme une anomalie historique produite par un fanatisme religieux saturé d’antiféminisme.

Au terme de cette démonstration, Robert Muchembled propose donc une interprétation fortement renouvelée du phénomène. Les chasses aux sorcières ne seraient pas l’expression spontanée d’une peur populaire, mais le résultat de la diffusion d’une idéologie démonologique minoritaire et hétérodoxe, mise en œuvre par certains souverains désireux d’imposer une autorité sacralisée. Derrière la figure fantasmée de la secte satanique se dissimulerait en réalité une véritable « secte d’obsédés masculins du démon » (p. 335), composée de théologiens, de juristes et de prédicateurs convaincus de la nécessité d’exterminer les prétendues complices de Satan. À ce titre, l’ouvrage invite également à réfléchir aux formes contemporaines d’entrepreneuriat de la haine antiféministe. Comme ces démonologues de l’époque moderne, certains influenceurs masculinistes actuels construisent des récits de persécution et désignent les femmes comme responsables des désordres du monde. Lorsque ces discours trouvent des relais sociaux et politiques, ils peuvent eux aussi nourrir des dynamiques de violence extrême. En cela, la démonstration de Muchembled dépasse largement le seul cadre de l’histoire des sorcières pour offrir une réflexion plus générale sur les mécanismes par lesquels certaines idéologies de haine peuvent se transformer en politiques de persécution.

 

La sorcière au bûcher – Book Review © 2026 by Mathieu Servanton is licensed under CC BY-NC 4.0

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