4 : L’écoféminisme en pratique : Quelles politiques ? Quels changements ?

[French]

L’écoféminisme est formé par divers courants de pensée et par une multitude de pratiques et activismes. Dans les articles précédents, concernant l’évolution de l’écoféminisme, nous résumions les idées et pratiques écoféministes entre les années 1960-1970 et aujourd’hui. Cependant, pour mieux comprendre le mouvement, il est important de se pencher sur la question de l’écoféminisme en pratique. Qu’est-ce que l’écoféminisme en pratique ? Quelles politiques seraient écoféministes ? À quoi ressemblerait une société écoféministe, et quels changements seraient nécessaires pour y arriver ?

Comme vous pouvez le deviner maintenant, autant qu’il y a d’écoféminismes, il y a de pratiques et solutions écoféministes. Cependant, un point commun central repose sur la nécessité de changements structurels et systémiques, qui créeraient une véritable justice climatique et sociale.

Les fondements d’un cadre écoféministe

Intersectionnalité

Chaque politique mise en place, que ce soit dans le domaine de l’énergie, la protection de l’environnement, l’économie, l’agriculture, ou autre doit être réfléchie et analysée en termes de son impact intersectionnel. Les écoféministes s’accordent largement ainsi pour dire qu’au-delà d’une nécessité d’adopter le « gender mainstreaming » (c’est-à-dire la considération de chaque politique ou programme en fonction de son impact différencié en fonction du genre, du début à la fin du processus d’élaboration des politiques), il faut élaborer et implémenter les politiques tout en observant les (potentiels) impacts différenciés en fonction de l’intersection de diverses caractéristiques d’identité. En plus du genre, on peut citer la couleur de peau, l’ethnicité, la religion, l’orientation sexuelle ou la présence d’un handicap comme facteurs menant à discrimination.

À ce sujet, de nombreux·ses écoféministes insistent sur les politiques environnementales, qui telles qu’elles sont pensées et implémentées aujourd’hui contribuent davantage à la marginalisation de groupes déjà marginalisés, comme par exemple, les populations autochtones, les personnes de couleur, LGBTQ+ ou des personnes avec un handicap. De plus, le risque de marginalisation accrue provoqué par des politiques environnementales mal adaptées est d’autant plus marquant pour les personnes faisant face à une marginalisation intersectionnelle, telles que les femmes de couleur, les femmes autochtones etc.

De nombreux rapports par des organisations environnementales et écoféministes mentionnent la responsabilité des gouvernements et décideurs politiques à allier la mitigation du changement climatique aux droits humains. La Environmental Justice Foundation, par exemple, recommande dans son rapport de 2022 que les gouvernements considèrent et analysent les instruments politiques climatiques en terme des violations des droits humains (potentiellement) engendrées et des groupes qui pourraient ou sont disproportionnellement affectées – cela leur permettrait, par après, de créer des politiques climatiques adaptées au contexte et à la vulnérabilité de certains groupes. Une phrase de ce rapport reflète fidèlement une des revendications centrales de l’écoféminisme et de la justice climatique : « L’action climatique doit cibler la pauvreté, les inégalités, la marginalisation, la discrimination et les vulnérabilités spécifiques pour rendre les sociétés plus justes, durables et résilientes ».

Union des mouvements sociaux.

Bien que l’union des mouvements sociaux pourrait être considérée plutôt comme partie du processus politique dans l’élaboration de changements vers une société écoféministe, il est mentionné à de maintes reprises par des auteurs, activistes et organisations écoféministes. Le maintien d’un cadre intersectionnel dans la réflexion écoféministe est dépendante de la coopération entre acteurs de différents mouvements sociaux, tels que l’antiracisme, le féminisme, le mouvement pour les droits des individus LGBTQIA+, l’anticolonialisme, ou autres. Pour réellement atteindre les objectifs écoféministes, et pour qu’une justice sociale climatique existe, la collaboration et le dialogue sont clés pour construire une intelligence collective capable de préserver durablement la planète.

Domaines de changements

Les systèmes économiques et politiques, tels qu’ils sont aujourd’hui, sont au cœur des discussions écoféministes. Ils sont identifiés comme alliés du patriarcat et de l’exploitation de l’environnement naturel, et habilitant les structures d’oppression et discrimination.

Économie, travail, « care »

Un point d’accord entre les écoféminismes concerne la nécessité de changer le système économique tel qu’on le connait aujourd’hui. Étant donné que le capitalisme est intimement lié au patriarcat, et à l’exploitation et la destruction de l’environnement, l’oppression intersectionnelle de la nature, des femmes, des populations pauvres, de minorités ethniques, de personnes racisées, des minorités sexuelles et de genre va continuer tant que le système économique reste le même.

  • Un nouveau système économique est demandé, qui serait féministe, et basé sur le « care » (soin) et le bien-être, plutôt que sur la croissance économique (c’est-à-dire, le profit financier). Certain·e·s évoquent le concept de la décroissance, qui consiste à mettre de côté des indicateurs tels que le PIB, vu que l’augmentation de celui-ci n’est pas relié nécessairement à une augmentation du bien-être de la population. Ainsi, la croissance économique ne devrait plus être considérée comme un objectif. Il s’agirait plutôt de décroitre, comme le dit Yayo Herrero, dans « l’extraction de matériels, de sources d’énergie finies, la destruction du sol fertile, etc. ». La valeur d’une économie, d’une société, devrait être trouvée dans « l’attention et le développement des biens relationnels, le soin, la transition vers un modèle basée sur les énergies renouvelables ». Dans un système fondé sur la décroissance, les indicateurs auxquels on prêterait davantage attention seraient des indicateurs concernant le développement durable : le bien-être humain, l’espérance de vie, le niveau d’(in)équité, la réalisation des besoins fondamentaux, pour n’en citer que quelques-uns. Les nouveaux systèmes économiques proposés par des auteure·s et activistes écoféministes ne sont pas forcément fondés sur la décroissance mais un motif répété concerne la nécessité d’un système plaçant une valeur supérieure à l’environnement, au bien-être, à l’égalité, et une valeur inférieure ou même nulle au profit.
  • De plus, le travail devrait être repensé et reconstruit, tel qu’il existe un équilibre équitable (pour tous) entre vie professionnelle et vie privée, que les inégalités entre les secteurs professionnels soient moindres, et que le travail de soin (« care »), rémunéré ou non, soit valorisé, reconnu, réduit et redistribué (étant donné qu’aujourd’hui il est disproportionnellement porté par des femmes et filles de couleur). Une transition vers une société où les industries du service et de la subsistance ne sont pas sous-payées, informelles et précaires est primordiale. De même, la division actuelle genrée et racisée du travail devrait être abolie.
  • Le concept de droit fondamental ou droit collectif au care se présente comme une revendication centrale du mouvement. Dans une critique écoféministe du Green Deal de l’UE, les auteure·s mentionnent la nécessité de prioritiser l’accès aux services de care inclusifs, de qualité et publics. Autant pour les zones urbaines que rurales, il existe un besoin de réseaux de care publics et localisés qui permettraient d’accorder à tous leur agence, souveraineté et participation, et surtout de la suffisance ; l’objectif étant que tous aient l’opportunité de vivre une vie heureuse.
  • Un extrait du rapport intitulé Ecofeminist proposals for reimagining the city. Public and community paths (« Propositions écoféministes pour ré-imaginer la ville. Voies publiques et communautaires ») englobe bien les conceptions économiques écoféministes : « L’économie politique écoféministe parle de besoins matériels et immatériels, de biens et services collectifs et naturels, de care, d’affection, de corps, sur la base de valeurs de dignité, solidarité et co-responsabilité. »

Démocratie, représentation, participation

Le changement des systèmes politiques fait partie intégrante des pensées écoféministes. Afin de produire des politiques et pratiques écoféministes, qui n’exploiteraient pas l’environnement naturel et qui, en parallèle, ne contribueraient pas à la marginalisation de certains groupes, un système démocratique, représentatif et participatif doit être implémenté.

La prise de décisions que ce soit à un niveau local, international ou global doit être réellement inclusive et intersectionnelle. Les actions écoféministes consistent ainsi à encourager des instances de décision qui incluent une diversité de personnes, et qui incluent particulièrement les personnes marginalisées et en manque de représentation, sur la base de leur genre, ethnicité, couleur de peau, orientation sexuelle ou autre. Ceci peut être encouragé de différentes manières, comme l’action affirmative (aussi appelée « discrimination positive »), mais aussi par le développement et renforcement des compétences et opportunités pour les groupes actuellement sous-représentés et exclus des instances décisionnelles. Le système démocratique doit être ainsi accru en insistant sur l’inclusion.

Énergie

Un autre point central de l’écoféminisme concerne les sources d’énergie. En effet, la grande majorité des sources d’énergie utilisées aujourd’hui n’est pas renouvelable, et contribue fortement au changement climatique. Une revendication que l’on entend de manière récurrente dans le mouvement écologiste concerne une transition énergétique qui promouvrait et développerait les énergies renouvelables. La même revendication est faite par des écoféministes avec, toutefois, une addition importante : cette transition doit se faire sans impact négatif sur les territoires et habitants, sans creusement des inégalités, c’est-à-dire en prenant en compte une vision intersectionnelle de la justice climatique et sociale. Par exemple, le développement et la construction-même d’infrastructures pour les énergies renouvelables doit être réalisé avec la participation des communautés locales concernées. Ces nouvelles infrastructures ne doivent pas être forcées sur les populations, comme a été le cas à plusieurs reprises sur les territoires des populations autochtones, ni mener à des déplacements forcés des habitants des terrains concernés.

L’organisation écoféministe WECF revendique aussi une meilleure inclusion des femmes dans l’apprentissage concernant les énergies renouvelables, et dans les emplois qui y sont reliés. De plus, une autre demande récurrente concerne un accès aux sources d’énergie décentralisé, démocratisé et décolonialisé. Certaines organisations revendiquent une « démocratie énergétique » qui accorderait le contrôle sur les systèmes énergétiques aux communautés locales. L’énergie serait ainsi un bien commun, au même ordre que l’eau, l’alimentation, le logement (entre autres) devraient l’être.

Agriculture

L’agriculture est un secteur essentiel pour la subsistance, la survie de la population. C’est également un des secteurs les plus polluants. L’arrêt de l’utilisation de produits agrochimiques, dans une perspective industrielle, est prôné au profit d’une perspective agroécologique. Celle-ci consiste à « s’inspirer de la nature pour favoriser la biodiversité ». Ses grands principes, tels que définis par Oxfam sont les suivants : une pratique agricole en interaction avec son milieu ; une démarche participative ; un système qui donne la priorité à l’alimentation et un modèle qui respecte les valeurs sociales et humaines.

Pour avoir une agriculture qui soit écoféministe, c’est-à-dire qui subvienne aux besoins alimentaires de tous, tout en évitant un creusement des inégalités, la souveraineté alimentaire est recommandée. En pratique, cette souveraineté pourrait se former par des communautés locales qui pourraient créer des espaces pour l’apprentissage et des échanges sur la production alimentaire locale, mais aussi sur la promotion de la permaculture et de produits du potager.

C’est ici que les connaissances autochtones traditionnelles relatives à la cultivation de la terre de manière réciproque et relationnelle sont particulièrement instructives. Les systèmes alimentaires pourraient être davantage centrés sur une variété de cultures (plantes) traditionnelles, et le partage de connaissances et de graines. La durabilité et la résilience sont au cœur des systèmes autochtones, comme le montrent les chiffres : représentant 5% de la population globale, les populations autochtones préservent 22% de la surface terrestre et 80% de la biodiversité mondiale.

Le concept de souveraineté est également évoqué au sujet des terres agricoles en elles-mêmes. Aujourd’hui l’accès inégal (genré) aux ressources et à la terre est clair : globalement, les femmes représentent 43% de la main d’œuvre agricole et cependant représentent 15% des propriétaires de terres agricoles. La souveraineté des femmes dans le domaine de l’agriculture doit être renforcée par des droits amplifiés et sécurisés aux terrains agricoles et l’accès des femmes aux ressources productives.

 

 

 

 

Bibliographie

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